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PROUDHON MODELE… COURBET

Komidi 2017
PROUDHON MODELE… COURBET   |||    Compagnie « Bacchus »
Représentation du Mercredi 3 Mai 2017.
Théâtre Lucet Langenier à Saint-Pierre.
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Dieu que le titre de cette pièce est alléchant : la flamme philosophique et la quête d’un art neuf, deux écritures, picturale et politique, deux personnalités bien trempées, deux figures de l’Histoire, deux porteurs de scandale, un régal de l’esprit, un festin de représentation.

Nous sommes en 1855. Courbet met la dernière touche au tableau qui fera date et choc, « L’Atelier de l’Artiste ». Jenny modèle du peintre est transie de froid, juste couverte d’un drap. Une table, un fauteuil, des pinceaux. Nous sommes face à un dédoublement de la représentation. Sur la toile, un Courbet jeune, brun, beau, le geste emphatique, empli d’orgueil et d’un brin de narcissisme, et une vision à l’infini sur un paysage délicat. Derrière lui, blême, presque irréelle, son modèle, on dirait du marbre, une muse, une présence absente, elle est la pensée d’un renouveau et porte encore en sa forme les reliquats du classicisme.
    C’est l’œuvre charnière d’une carrière qui refuse le romantisme exalté et allégorique (le crucifié, torturé de douleur, percé des flèches d’un « mal du siècle » contre lequel se débat la recherche du peintre). On est encore dans la symétrie, mais les représentations ne sont pas « truquées », le Juif enrichi, le braconnier, le peuple, tel quel, sans fard. Et, de l’autre côté, des Intellectuels « éclairés », on y reconnaît Proudhon et Baudelaire absorbé par son rêve de voyage dans la sensualité des mots.
    De Proudhon, au-delà de l’antienne « La propriété, c’est le vol », il reste une vision contradictoire.
    Sur scène, Jenny tente de se réchauffer en aguichant le maître, lequel apparaît paillard, truculent, un tempérament viril vite émoustillé, amateur des plaisirs charnels et de bonne chère quand on met sur sa table pâté de lapin et mirabelle.
Courbet a bien cette volonté d’approcher, de rendre la carnation, la texture de la peau, sa finesse, les effets les plus ténus du teint, de la couleur de la densité de l’existant. Il cherche la puissance du Vivant, un renouveau, une liberté dans l’Art qui se détacherait et de la censure étatique et du moralisme en œuvre chez les critiques d’Art qui montent des cabales et donnent leur définition du Beau. Et c’est sur ce mot de « Liberté » que les deux amis se rejoignent : Proudhon a forgé un néologisme, le « Mutuellisme », organisé selon le partage, le « tous avec tous », une fraternité qui se désaliène de l’autorité gouvernementale, une fratrie, une mise en commun des efforts, des bonnes volontés, un idéal comme d’autres avaient conçu une Abbaye de Thélème, une Res Publica ordonnée selon les compétences et les capacités, on peut penser aussi à Auroville. Proudhon prône un « Art de vivre libre » et Courbet « Une Liberté de peindre autrement ».
    La polémique sur la refondation de la société et de la création artistique, voilà le débat qui était au centre de la pièce. Proudhon, austère, qui vient de perdre une enfant, la petite Marcelle, condamne en Courbet l’aspect luxurieux, la débauche à tout va. Courbet cherche une création qui le définisse, sans qu’on lui reproche d’être inclassable ou immoral, différent, marginal, obscène (« Au fond de l’Inconnu pour trouver du Nouveau »). Chacun a donc envie de donner corps à son « Origine du Monde ». Et chacun d’avoir fait et de faire ultérieurement scandale. Il s’agit d’une sorte d’anarchisme positif, où la réalité inspire une vibration d’indignation et de volonté exaltée de changement.
    Et c’est là que se situe l’écueil de la pièce : le spectateur est assommé de discours logorrhéiques et le personnage de Jenny ne vient que très artificiellement donner une note de vérité d’existence. Elle est une gourgandine, gourmande de vie et interrompt, de son naturel féministe, cet échange tonitruant.
    Autre donnée, les comédiens ne servent pas avec finesse leur rôle ; il n’en ressort pas ce subtil discours sur l’art de la Liberté et la liberté de l’Art ; chacun joue en force dès le début du spectacle et finit en hurlant un texte qui n’en méritait pas tant. Rit-on encore à notre époque de la misogynie stéréotypée de Proudhon ?  Il n’y a guère de quoi : n’oublions pas que nos grand-mères étaient mariées de force ou par intérêt, que la fornication conjugale avait pour conséquence des grossesses non voulues et que, pendant que Madame allaitait, le Bourgeois sans vergogne se ruinait à entretenir danseuses, cocottes, et autres demi- mondaines avec lesquelles il s’affichait dans les cabarets aux salons discrets et chez les orfèvres aux sorties dérobées. Le philosophe a ici un côté engoncé et guindé, c’est une caricature.
    De même, la tension artistique de Courbet finit par disparaître lorsque Jojo le braconnier (droit sorti de la toile) apporte les victuailles dérobées à la loi. Et le spectacle de se terminer en baffrerie ; on ne peut parler de dénouement, c’est une orgie facile, l’estomac prend ses droit et l’Esprit comme l’Art sont immolés au pied du cochon et de la gnaule péi. Notons des anachronismes complaisants : « faire péter la mirabelle », emprunté aux Chevaliers du Fiel, lesquels ont créé les stéréotypes des municipaux paresseux à l’extrême qui « font péter le jaune (pastis) » ; et puis cette allusion à « l’obélix » alors qu’on tente de faire comprendre au paysan, dépassé par trop de mots, le terme « mutuellisme », en utilisant la métaphore de la mise en place de l’Obélisque à Paris.
    Certes, des spectateurs se sont plu à tremper momentanément leur pensée vespérale dans une époque révolue dont finalement personne ne sait plus grand-chose. Mais au prix de tant de décibels déraisonnables et d’une écriture si hasardeuse…
    La pièce souffre d’avoir été trop jouée ; elle a été écrite, interprétée et mise en scène par la même personne : c’est toujours une erreur. Elle nous est servie à la va-vite ; on attendait une saveur, un rythme, un sens de la réflexion.  Quelle déception que d’avoir à s’opposer à cet insatisfaisant survol dont on sort repu, sans être « élevé » !
    On est proche des criailleries du théâtre boulevardier. Alors que la thématique était si belle. Et que le jeu des comédiens méritait une autre direction que de passer sans cesse par la « gueulante ». On attendait l’art de la phrase et le « gueuloir » flaubertien. Non, le théâtre ne peut pas rabaisser de si nobles sujets à des facilités qui cherchent à plaire à tout prix : c’est un contresens patent apporté à Proudhon, mais surtout à Courbet.
    Vous vous vantez de 425 représentations ? Ce n’est la preuve de rien. La quantité ne fait pas la qualité. Quel dommage… Nous sommes passés à côté d’une belle œuvre. Ce ne fut qu’un moment. On espérait une marque, une souvenance.

Halima Grimal
La Tribune des Tréteaux
   
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