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« Les Fâcheux » de Molière. La compagnie A


Après un mois de résidence fructueuse sur notre île, dans le projet de former à la pratique de spectateurs des jeunes pas encore conscients d’être déjà demandeurs et amateurs de Théâtre, la « Compagnie A » reprend l’avion pour la métropole.

Les artistes ont laissé une empreinte chatoyante, un spectacle à la fois classique et décalé, trépidant, choisissant dans le répertoire de Molière une reprise originale des « Fâcheux », comédie dont tout le monde connaît le titre mais qui est boudée par les programmes scolaires, à la périphérie même de notre connaissance du grand dramaturge.
Scène vide, avec quelques instruments de musique contemporaine, de quoi faire des boucles de sons, guitares, percussions made in USA, etc. La compagnie A comme Atypique va nous jouer de l’Anachronisme à foison, à gogo, à volonté. La démarche du metteur en scène se dédouble selon un respect total et précis de l’écrit originel mais en recompose le contexte, même si les costumes Grand Siècle peuvent nous leurrer. Avec une absolue précision, les comédiens vont nous faire ressentir les affres de l’attente, la séparation, les retrouvailles fugaces, les reproches et les déclarations, le dépit amoureux et le désir vécu, subis comme un tourment incessant par le galant Marquis Eraste et son amante Orphise. Terrible report du rendez-vous amoureux par la rencontre inopportune de gens sans intérêt qui font de chaque seconde une insoutenable éternité : les pires qui soient, les bavards à l’égoïsme harcelant que, par civilité, on ne peut qu’écouter. Lesdits « Fâcheux ». Voilà un terme qui aujourd’hui a perdu cette signification pour qualifier l’Autre dans son attitude envahissante ; simple adjectif (et non plus substantif), il ne définit plus qu’un mécontentement de circonstance ; mot qui fleure bon le passé et la désuétude.
De fait, Eraste, dont le nom est forgé sur Eros, le dieu de l’Amour, ne cesse de vouloir rejoindre Orphise. Orphise : ce prénom nous renvoie à la descente aux Enfers d’Orphée, cherchant à rejoindre, Eurydice, son épouse défunte, dont il faudra négocier le retour à la vie. Nos protagonistes sont donc plongés dans les Ténèbres de la frustration sans solution. Et si le comique de répétition – la succession des faux amis, des vantards, des solliciteurs escrocs et autres antagonistes du bonheur espéré – semble la marque d’une écriture aisée qui calcule diaboliquement l’écoulement des heures inutiles, toute la mise en scène se concentre sur l’antithèse/complémentarité de l’espoir/désespoir. Les tentatives d’Eraste qui croisent celles d’Orphise sont vouées à l’échec systématique, comme un destin contraire qui n’est pas sans rappeler le mythe de Sisyphe. Molière s’appuie sur des références mythologiques – supplice de Tantale, par exemple - et y ajoute sa patte drolatique, l’interruption et la diversité des formes de comportement. Ce qui augure la satire de cibles bourgeoises ou courtisanes qui vont hanter tout son théâtre, le pédant, le faux savant, le poète rimailleur de banalités, toute l’arrogance, la suffisance des médiocres qui rêvent de gloire et se créent un talent où se perdent leur sottise et leur vanité.
Mais se pose la question de la modernité pour aborder cette pièce gravée au sceau d’une époque, et défier quelque peu l’intemporalité de l’Art du grand Molière.
La mise en scène se joue de ce temps de la représentation : le premier comédien « qui voulait simplement déjeuner en paix » se présente par la salle, intrus bruyant, et donc « fâcheux » dans le silence des spectateurs en attente, personnage inventé, remarquable par un tic tonitruant, récurrent, qui crée une respiration et un signal, comme un marquage des actes et une pause dans la rigueur des alexandrins. Le tic-tac de l’infernale comédie peut s’enclencher et tout devient fâcheux, le valet poseur de questions, l’art de se vêtir et l’aide maladroite apportée, l’obsession de la poussière ; jusqu’au récit d’une chasse à courre : un comédien nous régale d’un mime bien exercé, l’élégance racée de la monture aristocratique face à la vulgarité de la mule rétive ; tous les participants de cette saynète nous en donnent à cœur joie, l’inventivité est à son comble avec un selfie pour lequel le cerf se redresse et retrouve vie, un « cerfie », donc.
Il y a chez notre Marquis cette frustration douloureuse et inquiète de ne pouvoir retrouver celle qu’il aime ; aussi se méprend-il lorsqu’il l’aperçoit à quelque distance, apparemment infidèle, en butte elle aussi à quelque gêneur, le pire qui soit pour une femme : le galant empressé, jusqu’à en être persécuteur, et qui ne supporte pas d’être repoussé, le pseudo-séducteur harcelant, qu’elle n’arrivera à éconduire qu’en fuyant.
Citons aussi ce combat de scène truqué avec le fameux gag de l’épée traversant le corps ; mais le rire surgit particulièrement dans le « aïe » douillet qui accompagne le moment où le combattant factice effleure du doigt la fausse réalité du métal tranchant. Le comique du toucher offensant et dévirilisant parsème le jeu entre hommes, reposant sur l’ambiguïté du geste et de la promiscuité ; le moindre bruit – réflexe nerveux de jambe insistant – exaspère Eraste à bout de nerfs et de résistance.
Notre personnage est le pivot d’un cercle infernal. Il est pris pour juge à l’occasion de tout et de rien. Un débat sur l’art d’aimer, « l’ars amandi », s’anime autour de la thématique de l’amant jaloux, duel verbal de deux femmes, qui annonce Charlotte et Mathurine se disputant la supériorité d’avoir été courtisée la première par Don Juan. Et nos comédiens barbus de se travestir : le contraste entre le langage châtié des rivales (censément nobles) et leur apparence de gourgandines battant le pavé, dépoitraillées, grimaçantes, sortes de « hijras » caricaturales, les rend caressantes comme pour aguicher le passant, avec force grimaces et minauderies hypocrites. La mise en scène se dédouble entre l’immédiatement visible et le gag qui s’invite au second degré puis s’envole, léger, telles la grande et la petite aiguille d’une horloge.
La créativité de la mise en scène et le plaisir de jouer sont un rouage supplémentaire : évoquons la danse immaculée de l’empêchement dans une lumière d’irréalité, l’art du ralenti ou de l’accélération, que ce soit par la gestuelle ou l’élan logorrhéique ; le savant emphatique et verbeux devient un automate vivant manié par Eraste : performance de la lecture ultra-rapide ou au contraire décomposée en mots interminables, comme lorsqu’on écoutait un « vinyl » sur la mauvaise vitesse requise par un électrophone (les personnages ne persifflent-ils pas cette vieille rengaine de Joe Dassin : « Elle m’a dit d’aller siffler là-haut sur la colline et de l’attendre avec un bouquet d’églantines ?... »). L’escroc à l’âme venimeuse a de même l’haleine tueuse.
Une « caillera » en capuche de survêtement vient agresser le vieux Damis qui refuse le mariage et Eraste arrive, tel un sauveur. Thème cher à Molière, le barbon lâche mais entêté, rêvant de mariage forcé qui soit une alliance juteuse ; Molière défend l’amour par choix autonome et les noces de désir et de bonheur partagé.
C’est une Avalanche théâtrale menée à un rythme qui ne faiblit jamais, une mécanique doublée d’un beau talent ; les vêtements des comédiens sont brodés du dessin des mécanismes de l’horlogerie d’antan. Tout est pensé pour, au-delà des mots du texte, disséquer la référence à l’insoutenable légèreté des fâcheux inconscients d’eux-mêmes ainsi que la ténacité d’Eraste, victime de ces bourreaux qui font du temps qui passe une arme torturante, et en proie à l’impatience d’une rage désespérée.
Représentation à multiples facettes : en plus de la musique très contemporaine et de la démultiplication des références à notre époque, se déploie la prouesse des comédiens qui manient la langue de Molière en alexandrins avec une justesse d’articulation (prononciation des « e » muets) et un naturel de jeu (postures, regards, attitudes) qui transforment un choix rigoureux de pièce rimée en incontestable réussite scénique déjantée.
Tout paraît si simple. Mais la complexité est réelle et le travail en amont extrêmement précis. Bravo pour ce qui est une performance du tout et du moindre détail.
Quel beau moment de théâtre qui fait jaillir le rire sans retenue ! Acrobatie sans artifices qui choisit la difficulté pour nous la distiller en approche jubilatoire qu’on ne pourra oublier.
Un immense MERCI pour cette représentation virevoltante qui remet sous le feu des projecteurs une pièce un peu boudée et qui enflamme nos zigomatiques.
Le concept du « Classique Atypique » vous sied à la perfection. Encore un Bravo, sincère, heureux, sans artifice ni affèterie. Et un dernier « Aaahhh » pour ce très agréable temps partagé dont l’applaudissement est le naturel aboutissement.

Halima Grimal
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